Article de Franck Lacroix du Journal des pâtissiers
4 mai 2000

La nouvelle législation sur les matières grasses végétales

Apres 16 ans de lutte, le chocolat a perdu une bataille.
Les industriels européens vont pouvoir ajouter des matières grasses végétales autres que le beurre de cacao dans leurs préparations, à hauteur de 5 % du poids total du produit.
Cette harmonisation par le bas laisse augurer du pire. En s’alignant sur ce qui se fait de moins bon, la qualité est pervertie et le goût touché. Merci l’Europe.
 

Voilà, c’est fait. Ce que l’on redoutait est arrivé. Au nom de la libre circulation des marchandises, le Parlement européen a adopté la directive européenne autorisant l’utilisation, -dans une limite de 5 % du produit final-, de matières grasses végétales (MGV) autres que le beurre de cacao (illipé, huile de palme, sal, karité, kokum gurgi et noyaux de mangue).

Le Parlement s’est ainsi rallié à la position commune du Conseil des ministres des Quinze. Le Belge Paul Lannoye (Verts) avait déposé plusieurs amendements pour encadrer cette autorisation. Ils ont tous été repoussés, excepté celui qui préconise des mesures de promotion équitables (« fair trade ») avec les pays en voie de développement producteurs de cacao et de matières grasses végétales.

Jusqu'à présent, seuls sept Etats membres autorisaient cela : Royaume-Uni, Irlande, Danemark, Portugal, Autriche, Suède et Finlande. On comptait parmi les puristes refusant une telle pratique : la France, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas et l’Allemagne. Cette mesure fait le jeu des industriels anglo-saxons à la recherche d’une baisse de leur coût de production sur un marché global européen estimé à 42 milliards de dollars (près de 239 milliards de francs). Quand on sait que les multinationales comme Nestlé, Cadbury, Mars, Ferrero et Jacobs-Suchard se partagent 80% du marché mondial et 70% du marché européen à elles seules, on a froid dans le dos.

Nestlé, Cadbury, Mars, Ferrero et Jacobs-Suchard se partagent 80% du marché mondial

On imagine volontiers dans quel désarroi sont plongés les pays africains producteurs de cacao, craignant que l’Europe réduise ses importations. La Côte d’Ivoire, premier exportateur mondial, a estimé que la consommation européenne de cacao (son premier marché) pourrait diminuer de 15%, soit l’équivalent de 400 millions de dollars (2,27 milliards de francs). Le beurre de karité est dix fois moins cher que le beurre de cacao, et trois fois plus cher que l’huile de palme ! Comme le soulignait Guy Urbain, « il y a une politique du profit, et il y a une politique de la conscience ». Visiblement, l’Europe a choisi son camp....au nom de la libre circulation des marchandises.

Seuls les industriels français, regroupés au sein de Alliance 7, sont satisfaits. Estimant être enfin concurrentiels face aux industriels européens qui pratiquent déjà l’ajout de MGV, ils déclarent sans ambages : « la qualité du chocolat français est préservée. Cette nouvelle directive garantit une meilleure information du consommateur car elle rend obligatoire la liste des ingrédients dans l’étiquetage. » Obligatoire oui, mais pas sur la face apparente de l’emballage. Quant aux « vrais » produits de chocolat, dans lesquels seul du beurre de cacao aura été ajouté, ils pourront faire mention de cet élément, mais de manière « correcte, neutre et objective et sans induire le consommateur en erreur ». Les lobbies ont bien verrouillé l’affaire. Il ne reste plus au monde artisanal qu’à se battre avec ses propres moyens.

36 mois pour afficher notre différence !

Trois ans nous séparent encore de l’application de cette mesure. Les fournisseurs français sont déjà tous d’accord. Oui, c’est lamentable. Non, nous ne fabriquerons pas de couverture ou de bonbons de chocolat avec des matières grasses végétales autres que le beurre de cacao. C’est l’unanimité.

Benoît Villers, directeur général de BCF confirme que Cacao Barry ne changera aucune de ses recettes traditionnelles afin de conserver la qualité de son chocolat pur beurre de cacao. « Jamais nous ne vendrons de chocolats finis avec MGV. C’est une horreur », souligne aussi la maison centenaire Voisin. Même son de cloche pour les chocolats Yves Thuriès. Michel Cluizel se déclare attristé par cette évolution européenne, et prêt à se battre pour valoriser le chocolat pur beurre de cacao contre cette mesure qui risque de dégrader l’image du chocolat chez le consommateur mais également entraîner une baisse des prix sur le marché.

Tout le monde partage cette opinion. Valrhona, Klauss, Caffarel, Legave, Chocolaterie de la Forêt des Loges, Chocolaterie de l’Opéra, etc. Ils sont tous déçus, et à l’image de Weiss, chacun pense que c’est néanmoins un défi pour les chocolatiers du chocolat authentique de se démarquer.

« Laissons les industriels produire du pseudo chocolat et démarquons-nous », lancent en substance nos fournisseurs. Jusqu'à Marylise Lebranchu, secrétaire d’Etat aux PME, Commerce, Artisanat et Consommation qui déclarait sur notre stand au 3ème Salon National : « Je suis vraiment très triste pour le vrai chocolat, mais je pense que les très bons chocolatiers vont trouver le moyen d’informer le consommateur. Ce n’est pas une allégation de dire qu’on fait du très bon chocolat. On a perdu une petite bataille mais on va faire la charte du bon chocolatier. »

Nombre d’artisans chocolatiers ont déjà commencé à afficher leur différence. Les uns ont déjà placé une banderole dans leurs vitrines, les autres multiplient les animations pour éduquer le consommateur afin qu’il découvre l’univers des cacaos.

Une chose est sûre. Le parlement français dispose de 36 mois pour publier les décrets d’application. Il nous reste donc trois ans pour mieux expliquer, raconter et promouvoir le chocolat authentique auprès des grands comme des petits.

Par ailleurs, avec la nomination de Laurent Fabius au ministère des Finances, l’action de l’Union interprofessionnelle de la Pâtisserie et de Chocolaterie Confiserie rebondit de plus belle. En effet, Laurent Fabius avait déclaré que la TVA qui frappe la confiserie et la chocolaterie au taux fort depuis vingt-sept ans déjà, était « une anomalie à rectifier ». Donc acte.

Franck Lacroix
 

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